Au travail comme ailleurs, le jeunisme, nouvel eugénisme ?

On nous a habitués depuis des années, l’été arrivant, à subir l’assaut de messages vantant les mérites du ventre plat et musclé, de la peau lisse et dorée…

Sans les attributs, substances, appareils et autres régimes miracle permettant de les obtenir, pas de salut : nos vacances seront un calvaire, puisqu’il est sûr qu’à la plage, « les autres », tellement plus beaux, tellement plus bronzés, tellement plus séduisants, ne cesseront de nous observer, de nous jauger, de nous railler, au point de nous ôter toute envie de nous montrer par peur du ridicule…

Le message délivré est clair : bronzez et maigrissez ! Sinon, mieux vaut admettre tout de suite que vous n’êtes qu’un Zombie.

Ce culte de la jeunesse s’est considérablement enrichi ces dernières années, sous l’empire du « bien manger », du « bien bouger », du « bien se détendre ». Alimentation saine, équilibrée, bio dans toute la mesure du possible, activité physique et relaxation, telles sont les clés du Bien-être, et, mieux encore, du Bonheur…

Ainsi et ainsi seulement, notre « capital santé » sera préservé et nous resterons jeunes longtemps, très longtemps…

Il n’est évidemment pas question de détailler et encore moins de contester les arguments, scientifiques ou non, qui plaident en faveur d’une (auto)discipline stricte en matière d’alimentation et d’activité physique. Même si discipline ne veut pas dire dictature…

Le problème, car problème il y a vraiment, se situe à un autre niveau : à force de vanter les vertus de la jeunesse, qui sont indiscutables, on en vient à considérer le vieillissement comme une « tare ». Comme nous sommes tous condamnés à vieillir et que, en dépit de tous nos efforts et des artifices auxquels nous pouvons recourir, notre apparence sera de moins en moins celle d’Apollon ou de Vénus, la plupart d’entre nous sont irrémédiablement voués aux flammes de la dérision et du rejet…

Plus grave encore est le fait que ces considérations, toutes fondées sur le « paraître », finissent par occulter l’essentiel, qui est l’« Etre ». Et celui-ci ne s’apprécie pas à l’aune de la couleur de peau, avec ou sans UV, de la consommation de toutes ces molécules aux noms choisis pour leur exotisme ou leur caractère pseudo-scientifique, afin d’appâter les consommateurs, pas plus d’ailleurs que du nombre de kilomètres de jogging ou d’heures de yoga par jour ou par semaine…

L’« Etre », ce sont en particulier, dans le monde de l’Entreprise, à quelque niveau qu’on se situe, de l’expérience, des connaissances, des savoir-faire accumulés, ce sont toutes ces richesses individuelles, qui, ensemble, constituent une extraordinaire richesse collective, car, mises en commun, elles ne s’additionnent pas : elles se multiplient !

Mais ce n’est pas ainsi, hélas, que raisonne notre Société « moderne » : jeune, il faut être jeune ou, tout au moins, le paraître. Passé un âge qui diminue d’année en année, on est « has been », on a été, on est… « vieux » !

Si le fait d’être vieux (ou considéré comme tel) conduisait simplement à ce qu’on ironise à propos de goûts musicaux, de lectures ou de dadas réputés être d’un autre temps, on pourrait se contenter d’en sourire. Mais la dérive « jeuniste » a des conséquences autrement plus graves : au travail, elle se traduit par la mise à l’écart brutale et définitive de personnes de plus en plus jeunes, sous le faux prétexte qu’en raison de leur « âge », elles sont « dépassées », sous-productives, non rentables…

A la « brutalité » des moyens à mettre en œuvre pour rester jeune, liée au terrorisme « jeuniste », s’ajoute la « brutalité » terrifiante des conséquences personnelles, économiques et sociales du vieillissement, réel ou supposé, dont la traduction, pour de nombreux salariés, est la perte de leur travail, et, par voie de conséquence, la négation de leur identité…

Avant 30 ans, on est trop jeune. Entre 30 et 40 ans, on est réputé être au sommet de ses possibilités. A partir de 40 ans, on est sur la mauvaise pente. Celle qui conduit à être considéré comme « vieux » dès 50 ans. Au-delà, c’est la roulette russe ! Ça passe pour certains, ça casse pour beaucoup d’autres, d’autant que le contexte économique ne s’accommode pas, rentabilité oblige, de l’assistance aux salariés les plus fragiles ou à ceux qui coûtent le plus cher, oligarchie mise à part, cela va de soi…

Quel paradoxe alors que, dans le même temps, en prévision d’une nouvelle réforme des retraites, on ne cesse de répéter qu’il faudra à l’avenir travailler de plus en plus longtemps ! Le Ministre du travail l’a affirmé avec force dans le discours qu’il a prononcé le 14 mai devant les membres du COCT : « Nous devrons travailler plus vieux et plus longtemps ». Le Président de la République lui-même a enfoncé le clou dans sa conférence de presse : « Dès lors que l’espérance de vie s’allonge, il y a un principe d’évidence : on devra travailler un peu plus longtemps »…

Quel gâchis, quelle tristesse aussi quand on se rappelle les vers de Victor Hugo dans la Légende des Siècles, cités par Régis Debray dans « Le Bel Age » :

« Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens, / Mais dans l’œil du vieillard on voit de la lumière »…

Poussé à l’extrême, le « jeunisme » ambiant, présenté comme symbolisant la quête d’une Société radieuse, n’est-il pas, finalement, en plus d’une tromperie grossière, l’effrayante expression d’une nouvelle forme d’eugénisme ?

Gabriel Paillereau
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PS : le hasard m’a fait découvrir le dernier livre de Régis Debray, Le Bel Age, publié par Flammarion, alors que je venais d’achever la rédaction de cet article. A lire de toute urgence par ceux qui se demandent « comment résister à ce monde qui veut nous faire tweeter en 140 signes, résumer Guerre et paix en cinq minutes et s’émouvoir instantanément de tout », comme l’écrit François Busnel dans le commentaire consacré au livre, Comment combattre le jeunisme ?, publié le 10 avril sur le site de l’Express.

Du coup, allant un peu plus loin, j’ai également découvert l’interview que Régis Debray a donnée précisément à François Busnel dans l’émission « Le grand entretien », diffusée par France Inter le 9 avril, qu’on pourra écouter à partir du lien suivant :

 

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