Management de la Santé au travail : la cuisinière et le mangeur d’hommes

André Glucksman nous a quittés cette semaine.

C’est pour moi l’occasion de rendre hommage à cet infatigable défenseur de la dignité humaine à travers la référence à l’un de ses livres les plus connus, « La cuisinière et le mangeur d’hommes », que j’avais cité dans un article publié sur notre site en février 2012, repris en août 2014 et que je remets aujourd’hui en première ligne, car, en dépit de sa relative ancienneté, il n’a malheureusement rien perdu de sa triste actualité…

En dénonçant les conséquences du totalitarisme soviétique, et, plus généralement, de tous les totalitarismes, André Glucksman n’avait certes pas pensé aux méfaits éventuels d’un management dévoyé, mais je suis convaincu qu’il n’aurait pas désavoué des commentaires inspirés par la priorité absolue que j’accorde personnellement au respect de l’Homme au travail, fréquemment bafoué de nos jours au nom de la rentabilité, de la productivité, de l’efficacité…

Le fait d’assurer la réédition de cet article un 11 novembre, date hautement symbolique en ce qu’elle célèbre la fin d’un conflit qui a fait des millions de victimes, ne peut que rendre plus évidente encore la nécessité de dénoncer les conséquences de la folie humaine, sous toutes ses formes et dans tous les lieux où elle s’exprime.

Gabriel Paillereau

Manager, Diriger et Gérer, ces mots représentent trois fonctions majeures au sein des Entreprises. Il ne viendrait à l’idée de personne de le contester et je ne m’y risquerai pas, tant je suis convaincu que toute carence en matière de Management, de Direction ou de Gestion peut être fatale à l’Entreprise qui en est victime.

Une telle affirmation n’a évidemment de sens que si le fonctionnement de l’Entreprise repose effectivement sur un bon Management, une bonne Direction et une bonne Gestion, adaptés à ses caractéristiques et à ses contraintes propres.

C’est à ce niveau que l’on est en droit de s’interroger ; l’observation du terrain révèle en effet que Management, Direction et Gestion ne sont pas toujours au niveau de qualité requis et que certaines pratiques ont des effets délétères, en termes de Conditions de travail et de Santé au travail notamment.

Un écart même infime entre le « souhaitable » et le « réel » dans ces domaines peut avoir des effets désastreux, que la crise ne fait qu’amplifier. Simple illustration de « l’effet papillon » et de l’application de la « théorie du chaos » à la Santé au travail… Que dire alors si l’on n’a pas à faire à un simple battement d’ailes, si viennent à s’affronter, d’un côté, une politique d’Entreprise entièrement subordonnée à des impératifs de rentabilité, de l’autre, une volonté forte de maintenir des conditions garantissant un travail « en bonne Santé », physique et mentale, pour les salariés ?

Pour revenir aux trois termes qui ont introduit mon propos, je ne peux m’empêcher de céder à mon goût (immodéré) du « jeu avec les mots », en intégrant les considérations précédentes, et d’imaginer ce qu’ils deviennent en les allégeant un peu, si peu… Un « a » en moins et Manager devient  « Manger »… Que l’on contracte Diriger et Gérer, et ils se transforment en « Digérer »…

Manger, Digérer, rien que de très logique me direz-vous. C’est malheureusement exact, tant certaines pratiques managériales, oublieuses des Hommes et des Femmes qui travaillent, donnent parfois le sentiment de les « dévorer », et de les « digérer » au lieu de les gérer.

Bien sûr, mon « Battement d’Ailes » (mon BA ou ma BA ?) à moi n’est que le fruit d’un jeu de lettres, et, fort heureusement, de telles pratiques sont loin d’être généralisées.

Elles tendent hélas à se répandre, et, même si l’Entreprise n’est pas le Goulag et que tout amalgame serait évidemment scandaleux, nous ne devons pas pour autant nous interdire de tirer les leçons du passé. A chacun de nous d’agir si notre ambition est bien d’éviter que quiconque puisse avoir à souffrir de la moindre atteinte à sa dignité, tout aussi inacceptable que celles dénoncées, il y a plus de trente ans, dans un livre au titre choc :
« La cuisinière et le mangeur d’hommes »…

Pour être clair, si l’on veut comprendre la pratique au-delà du discours, pour mieux la corriger afin d’en prévenir les effets, derrière la Cuisinière, dont on parle, il faut débusquer le Mangeur d’hommes, que l’on cache (1).

Gabriel Paillereau
Copyright epHYGIE février 2012
Nouvelle publication 6 août 2014
Troisième publication 11 novembre 2015

Tous droits réservés

(1) Conclusion librement inspirée des Notes bibliographiques de Pascal Perrineau sur « La cuisinière et le mangeur d’hommes », livre d’André Glucksmann, Paris, 1975, in Revue française de science politique, Année 1976, Volume 26, Numéro 2, pp. 324-327
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