Santé au travail : Espérance de Vie en Bonne Santé (ou Années de Vie en Bonne Santé, AVBS) et Espérance de Vie Sans Incapacité (EVSI), des indicateurs fiables ou non ?

La précédente réforme de la retraite était accompagnée d’un important volet « pénibilité » qui avait servi d’alibi à la réforme de la Santé au travail, sous la forme d’un cavalier législatif justement « retoqué » par le Conseil Constitutionnel. Qu’importe, la réforme semblait présenter un caractère d’urgence tel, aux yeux du Ministère, que les articles annulés furent représentés à l’identique et finalement adoptés, en juillet 2011, assortis de quelques aménagements visant à faire « avaler la pilule » aux Sénateurs les plus rétifs… (voir notamment à ce sujet l’article que nous avions publié sur notre site : La réforme de la Santé au travail entre arrangement, trompe l’œil et marché de dupes)

La réforme de la retraite en préparation, si elle ne propose pas de nouvelle réforme de la Santé au travail, fait néanmoins référence à des thèmes en relation avec la Santé au travail, présentés sous une forme modernisée, davantage « dans l’air du temps ». Si la pénibilité est évidemment toujours présente (comment pourrait-elle ne pas l’être ?), c’est à travers de nouveaux termes, qui envahissent l’espace médiatique.

Ainsi, la Qualité de Vie au Travail (QVT) a supplanté le Bien-être au travail, objet, il y a peu, de brillants Rapports (voir notamment le Rapport sur le bien-être et l’efficacité au travail : 10 propositions pour améliorer la santé psychologique au travail, dit Rapport Lachmann, février 2010 ; on pourra retrouver, sur notre site, la totalité des Rapports publiés ces dernières années à partir du lien suivant : Textes de base). Ainsi également, l’Espérance de Vie en Bonne Santé ou Espérance de Vie Sans Incapacité (EVSI), indicateur très pertinent pour de nombreux scientifiques, et, évidemment certains responsables politiques et syndicaux, « vrai faux indicateur » pour d’autres, qui en dénoncent les insuffisances, occupe désormais le devant de la scène.

Les propos tenus il y a quelques jours sur l’antenne d’Europe 1 par Laurent Guimier, dans sa chronique « Le vrai-faux de l’info », sous le titre « Le travail , c’est la santé ! », sont révélateurs, si l’on est indulgent, d’un défaut de compréhension de la question, et, si on l’est moins, du refus de voir la réalité en face.

Son discours, dont je crains qu’il ait été pris pour argent comptant par de nombreux auditeurs, revient à nier la validité même du concept d’EVSI sous prétexte que les écarts constatés seraient très faibles, et, de ce fait, non significatifs, le manque de recul dans le temps et le caractère subjectif des données, tirées selon lui de sondages et non de travaux scientifiques, ne pouvant que légitimer la suspicion à l’égard de problèmes présentés de facto comme étant montés en épingle pour des raisons idéologiques…

Qu’en est-il exactement ?

D’abord, il convient de savoir que le concept visé est le fruit du travail de scientifiques très sérieux et qu’il fait l’objet d’une action européenne conjointe de l’Union européenne, EHLEIS (European Health and Life Expectancy Information System), ayant comme objectif d’augmenter le nombre d’années de vie en bonne santé de 2 ans, d’ici à 2020.

S’il est vrai que l’INSERM joue un rôle de premier plan en matière de coordination de cette action, d’autres Organismes institutionnels, l’INED et l’INSEE, s’intéressent de très près à la question.

Si les données proviennent (en partie) des réponses données par les personnes interrogées, ce qui leur confère effectivement un caractère « subjectif », cela ne remet nullement en cause leur validité ; on sait en effet que, sur un certain nombre de sujets, et notamment ceux concernant le stress et les risques psychosociaux, ce sont précisément des « questionnaires » qui aident à apprécier une situation donnée. Il ne vient à l’idée de personne d’en contester le sérieux ou la fiabilité, dès lors qu’ils reposent sur des protocoles précis, validés par la Communauté scientifique. Ainsi en est-il notamment, à titre d’exemples, des questionnaires élaborés par Karasek ou Siegrist, étant entendu qu’ils servent uniquement d’indicateurs et ne peuvent donc prétendre être à eux seuls LA représentation de LA réalité.

Même si, à la lecture du document de synthèse de l’INSERM auquel se réfère le Journaliste d’Europe 1, les évolutions constatées apparaissent faibles, et doivent, par voie de conséquence, être maniées avec de grandes précautions (« avec des pincettes » selon Jean-Marie Robine, Directeur de recherche à l’INSERM (épidémiologiste et démographe), Professeur à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et chercheur associé à l’INED), il faut avoir à l’esprit qu’elles ne concernent que des moyennes calculées auprès de la population générale, et passent totalement sous silence les différences constatées selon la Catégorie Socio-Professionnelle (CSP) à laquelle on appartient (voir à ce sujet les travaux d’Emmanuelle Cambois, Directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) et membre de l’Unité de recherche « Mortalité, santé, épidémiologie », dont elle est responsable depuis 2009. A l’INED, elle est aussi membre de l’Unité de recherche « Démographie, genre et société » et partie prenante dans l’animation du Pôle vieillesses et Vieillissements ; voir également les travaux de l’Economiste Philippe Askénazy, dont nous avons reproduit ci-dessous une chronique, « Retraite : tant qu’on a la santé… », publiée dans le quotidien Le Monde à la veille de la précédente réforme de la retraite, fin 2010, ainsi qu’un article du Lancet (« la plus prestigieuse revue médicale » selon Philippe Askénazy), « Inequalities in healthy life years in the 25 countries of the European Union in 2005 », dont il dit qu’il est « très éclairant »).

Or c’est bien cela dont il est question : lorsque Jérôme Guedj, Député socialiste cité dans l’émission, ou des responsables syndicaux comme Thierry Lepaon et Jean-Claude Mailly font état de la diminution de l’EVSI ou d’écarts justifiant une prise en compte appropriée par les responsables politiques, ils s’appuient sur les conditions de travail et leurs effets sur la Santé au terme de nombreuses années d’exposition à des risques professionnels. A la clé, une dégradation de la Santé physique et mentale, et, dans un certain nombre de cas, une maladie professionnelle, ou pire, le décès, peu de temps après l’âge de la retraite.

L’exemple de l’amiante montre crûment ce que cela signifie…

Cette réalité-là est d’autant moins contestable, contrairement à ce qu’a affirmé le journaliste d’EUROPE 1 à la fin de son intervention, qu’elle repose sur des travaux scientifiques nombreux, connus et reconnus.

Même chose pour l’« effet crise », également nié par le même journaliste, et pourtant clairement mis en évidence par les études conduites dans différents pays d’Europe, rapportées notamment dans « The Lancet », qui est, est-il besoin de le préciser à nouveau, une des revues scientifiques de référence dans le domaine médical au plan international.

Nous ne pouvons qu’inviter ceux qui ne se satisfont pas d’une présentation aussi péremptoire que partielle à consulter divers sites et à lire certains des nombreux articles et ouvrages consacrés à la question.

Simple principe de précaution pour ne pas tomber dans le piège du « politiquement correct »…

Gabriel Paillereau
Copyright epHYGIE 11 juillet 2013
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Pour rendre la lecture de cet article aussi intéressante et instructive que possible, nous vous invitons à consulter les sites dont vous trouverez les adresses ci-dessous. Ont été sélectionnés ceux qui semblent permettre d’avoir une vision à la fois ouverte et complète, quoique nécessairement subjective, de la question posée.

Définitions tirées du site de l’INSEE

L’espérance de vie en bonne santé (à la naissance), ou années de vie en bonne santé (AVBS), représente le nombre d’années en bonne santé qu’une personne peut s’attendre à vivre (à la naissance). Une bonne santé est définie par l’absence de limitations d’activités (dans les gestes de la vie quotidienne) et l’absence d’incapacités.

L’AVBS est un indicateur d’espérance de santé qui combine des informations sur la mortalité et la morbidité. Les informations utilisées pour son calcul sont des mesures de prévalence (proportions) de la population d’un âge spécifique étant dans des conditions de bonne ou mauvaise santé et des informations de mortalité par âge. Il est aussi appelé espérance de vie sans incapacité (EVSI).

Mode de détermination de l’EVSI donné par l’INSERM

L’EVSI est obtenue en décomposant l’espérance de vie en deux espérances de santé, avec et sans incapacité, grâce à l’introduction de la prévalence de l’incapacité observée en population générale dans le calcul de l’espérance de vie. Les mêmes principes sont appliqués pour calculer l’espérance de vie sans maladie chronique et l’espérance de vie en bonne santé perçue. Les informations utilisées (prévalence des limitations d’activité, problème de santé chronique et perception de sa santé) proviennent de l’enquête annuelle EU-SILC dont la réalisation est coordonnée par EUROSTAT. La santé perçue est mesurée par la question : « Comment est votre santé en général ? Très bonne, bonne, assez bonne, mauvaise, très mauvaise ».

La présence de maladies chroniques est mesurée au travers des réponses à la question : « Avez-vous une maladie ou un problème de santé chronique ? Oui, non ». La prévalence de l’incapacité est mesurée au travers des réponses à une question générale sur les limitations d’activité : « Êtes-vous limité à cause d’un problème de santé, depuis au moins six mois, dans les activités que les gens font habituellement ? Oui, fortement limité ; oui, mais pas fortement limité ; non, pas limité du tout ».

EUROSTAT calcule et diffuse l’EVSI comme il le fait pour tous les indicateurs des politiques européennes. L’objectif est de fournir l’année t  i.e., 2013) l’EVSI de l’année t-2 (i.e., 2011). L’Action conjointe européenne, soutenue et supervisée par la Commission européenne, diffuse largement les résultats obtenus (country reports, sites web dédiés, Wikipédia, etc.), encourage une bonne interprétation des EVSI (training material and interpretation guide), promeut leur utilisation dans les politiques socio-économiques et surtout produit des analyses scientifiques sur les tendances et les écarts observés : déterminants, causes et mécanismes.

Liens scientifiques

Radio

Télévision

Presse écrite

  • A tout seigneur tout honneur, le premier dossier important sur le sujet a été publié dans le numéro de juin de Science et Vie. Nous n’avons malheureusement pas réussi pour l’instant à en trouver une version numérique qui ne soit pas « piratée », ce qui exclut évidemment que nous en assurions la mise en ligne.
  • Les Français vivent plus longtemps… mais pas forcément en bonne santé ! (L’Express)

Vivre vieux, c’est bien. Vivre vieux en bonne santé, c’est encore mieux ! Mais est-ce le cas en France et en Europe ? C’est tout l’intérêt de l’étude que viennent de rendre publique deux chercheurs de l’Institut national des études démographiques (INED). Depuis 2005 en effet Eurostat calcule, pour chaque année et pour chaque pays de l’Union européenne, l’espérance de vie globale.

Mieux encore, Eurostat a mesuré cette espérance de vie à partir de 3 critères: la santé « ressentie » (un indicateur subjectif fortement lié au  risque de mortalité), la déclaration de maladies chroniques et les limitations d’activité, qui correspondent à des gênes quotidiennes due à un problème de santé. (Extrait de l’article de l’Express)

Sites d’information Internet

Rapport Moreau

 

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