Santé au travail et Management : tais-toi et rame (encore et toujours) !

Quand le site d’epHYGIE a été ouvert, il y a un peu moins de deux ans, Tais-toi et rame a été l’un des tout premiers éditoriaux que nous avons mis en ligne. Depuis, bien des événements se sont produits : la loi réformant la Santé au travail a été publiée, les textes d’application l’ont été également, et divers Rapports, dont celui de la Cour des Comptes, rendu public en novembre 2012, ont permis de mieux saisir les lacunes de la réforme, donnant un relief particulier à un texte en forme de parabole, qui ne se voulait pas prophétique mais simplement réaliste.

La situation étant ce qu’elle est aujourd’hui, il n’est sans doute pas inutile de se remémorer ce texte, d’autant que, depuis sa publication, au printemps 2011, epHYGIE a fidélisé un public nombreux qui n’en a pas eu connaissance alors…

GP

En lisant l’article de Michel Turpin qui clôt le dossier sur « la Santé au travail, la réforme impossible », que j’ai commenté récemment sur le site, je n’ai pas manqué de relever ses références au vocabulaire nautique. Son titre ? Où va le bateau des Services de Santé au travail ? Ses derniers mots ? Faire en sorte de ne pas laisser naviguer un bateau devenu ivre.

Quand j’entends des bénéficiaires ou des acteurs de la Santé au travail se demander dans quelle galère ils sont embarqués, quand il semble que, tel le Titanic, le Paquebot « Santé au travail » risque de sombrer par la faute de capitaines inconséquents, qui, de surcroît, peuvent donner le sentiment de faire supporter le poids de leur incurie à leurs matelots et à leurs passagers, futures innocentes victimes du naufrage annoncé, je ne peux m’empêcher de penser à la « parabole des rameurs », découverte il y a plusieurs années déjà, qui m’avait amusé alors et que je trouve toujours très plaisante, aujourd’hui encore (ou encore que ?)…

De quoi s’agit-il exactement ? Certains lecteurs, c’est-à-dire ceux qui surfent depuis longtemps sur les vagues d’internet, savent déjà de quoi je veux parler ; qu’ils me pardonnent d’enfoncer des coques percées. Quant aux autres, les plus nombreux, j’en suis sûr, je vais la leur raconter en m’inspirant très librement de la version la plus fréquemment reprise sur les sites internet, lesquels, qu’on s’en réjouisse ou non, naviguent aujourd’hui sur l’océan médiatique, au gré de courants incontrôlables.

Il en existe de nombreuses variantes, déclinées en fonction des particularismes des bateaux engagés dans la compétition, en fonction également de leurs équipages et, c’est bien connu, de l’âge de leur capitaine…

Une Société japonaise et une Entreprise française se sont lancé un défi : une course d’aviron dira laquelle des deux est la plus performante. Les deux équipes s’entraînent dur pendant de longs mois avant la première épreuve, que les Japonais remportent très largement, avec un kilomètre d’avance.

Ce résultat aussi pitoyable qu’inattendu pour l’équipe hexagonale ne manque pas d’affecter gravement le moral des Français et conduit naturellement le « Top Management » à se réunir d’urgence pour analyser les causes de l’échec.

Une équipe d’auditeurs internes est rapidement désignée. Au terme d’une enquête approfondie conduite par le groupe « ad hoc », constitué exclusivement de « Senior Managers », la conclusion tombe, cinglante, brutale : l’équipe japonaise est constituée de huit rameurs pour un barreur, alors que l’équipe française dispose d’un rameur pour huit barreurs.

A la lecture de l’audit, une solution, LA SOLUTION, s’impose d’elle-même : le « Top Management » décide de faire appel aux services de « Top Consultants » en matière de « coup de pelle ». De confortables honoraires plus tard, ces derniers rendent leur verdict : l’équipe française doit avoir plus de rameurs et moins de barreurs.

Il est alors proposé que sa structure soit réorganisée de fond en comble. Comme les vocations de rameurs sont rares, il est décidé d’opter pour une composition avant-gardiste : un Top Manager-Barreur en chef, un Top Manager-Barreur en chef Adjoint,  un Total Quality Manager, un Business Analyst, deux Auditeurs, le premier spécialisé en Downsizing, le second en Empowerment, un Superviseur breveté SGDG, un Chronométreur agréé, et un rameur.

Pour parfaire leur organisation, les Français mettent en œuvre un système révolutionnaire de stimulation destiné à encourager le rameur de l’équipe à devenir plus productif. Baptisé QM/ZD « Qual Max/Zéro Défaut », le système, certifié ISO-bathe, d’une simplissime complexité, repose notamment sur la mise en place de « Think tanks », l’organisation de réunions de « Brain storming » et d’« Integration Meetings », et, last but not least, sur l’octroi d’une prime d’objectif au rameur dans le cas, évidemment immanquable, d’un succès.

Au terme de cette phase d’intense activité cérébrale, la deuxième course s’annonce donc sous les meilleurs auspices : l’équipe japonaise l’emporte avec une avance de plus de deux kilomètres !

Humilié par l’ampleur de la défaite, le « Top Management » de l’équipe française tire la première conclusion qui s’impose : il décide de licencier le rameur, manifestement incompétent, de vendre le bateau, également défaillant, et de renoncer à tout nouvel investissement dans ce secteur d’activité.

Il ne manque pas de tirer une seconde conclusion, tout aussi lumineuse, en décidant de récompenser tous les autres membres de l’équipage vaincu pour les efforts remarquables déployés tout au long de l’épreuve et les économies substantielles que, « tous comptes faits », leur action novatrice a permis de réaliser.

Il va de soi que toute ressemblance avec un quelconque secteur d’activité, des situations ou des personnages existant ou ayant existé serait (est) purement fortuite.

Le navire coule ?

Et alors ?!

Tais-toi et rame…

Gabriel Paillereau

Copyright epHYGIE mai 2011

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