Information sur les relations entre Travail et Santé : deux poids, deux mesures ?

Je dois à un fidèle visiteur de notre site, Médecin du travail dans un Service interentreprises de Santé au travail que je connais fort bien pour m’y être rendu à de nombreuses reprises, l’information qui suit :

« Un pneumologue du centre hospitalier de Nevers, âgé d’une cinquantaine d’années, s’est suicidé dans la nuit de mardi à mercredi dernier dans son bureau.

Le médecin, qui ne travaillait pas cette nuit-là, s’est rendu à l’hôpital, a enfilé sa blouse avant de se taillader les veines et de se donner un coup de couteau au niveau de la carotide.

Le praticien n’a pas laissé de message pour expliquer son geste. Une double enquête (policière et en interne) a été ouverte. »

C’est en ces termes que, dans un article publié le 23 avril dernier, À Nevers, un pneumologue hospitalier se suicide sur son lieu de travail, le Quotidien du Médecin, relayant une information donnée par l’AFP, annonçait la mort d’un médecin dans l’hôpital où il exerçait son activité.

Cette information était également donnée par France 3 sur son site : Nevers : forte émotion à l’hôpital après le suicide d’un pneumologue

Rien en revanche ou presque sur l’ensemble des médias régionaux et nationaux jusqu’au « coup de gueule » du Docteur Maurice Badoux, Président du Conseil départemental de l’Ordre des Médecins de la Nièvre, dans un courrier d’alerte adressé notamment à Marisol Touraine, Ministre de la Santé, au Préfet, ainsi qu’à l’ARS de Bourgogne et aux instances de l’Ordre des Médecins, selon les informations données à nouveau par le Quotidien du Médecin, près d’un mois plus tard, le 15 mai, dans un article intitulé Suicide d’un pneumologue à l’hôpital de Nevers : l’Ordre dénonce le silence des tutelles.

On peut y lire que « le Conseil départemental de l’Ordre des Médecins de la Nièvre s’indigne « du silence des autorités locales, régionales, voire nationales et des médias locaux » à propos du suicide d’un pneumologue hospitalier, survenu le 23 avril à l’hôpital de Nevers dans des circonstances particulièrement violentes. »

La raison de ce geste ne fait aucun doute pour le Docteur Badoux, qui, dans son courrier aux autorités, estime qu’« un lourd travail particulièrement stressant dans sa partie carcinologique a entraîné progressivement ce que l’on appelle maintenant le burn out qui l’a conduit à ce geste fatal ».

Toujours selon l’article du Quotidien, le Docteur Badoux évoque ensuite la détresse morale d’un praticien hospitalier « pilier de la pneumologie », « apprécié de toutes et tous pour sa technicité et sa gentillesse ».

Il ajoute que « face au « grand silence qui a couvert ce drame », l’Ordre local « choqué » s’interroge : « Pourquoi une telle indifférence ? La vie des uns et des autres n’a-t-elle pas la même valeur ? Le suicide d’un médecin aurait-il moins d’importance que celui d’un employé de grandes entreprises nationales comme France Télécom ou Renault ? ».

On ne peut que partager l’indignation du Docteur Badoux, sous le choc de la mort d’un confrère dans des conditions particulièrement horribles, et témoigner à sa famille, à ses proches, toute la compassion et la sympathie dont on est capable en ces terribles circonstances.

Une première coïncidence fait qu’au silence qui a entouré ce suicide, a répondu comme en écho, il y a quelques jours, l’extrême médiatisation du suicide d’un intellectuel, militant d’extrême droite, à Notre Dame de Paris, suicide qui a fait l’objet d’une analyse de Jean-Yves Nau, titulaire de la chaire Journalisme et Santé publique à l’Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique (EHESP) de Rennes, dans l’article Un pneumologue en blouse blanche s’est tranché la carotide à l’hôpital de Nevers, publié sur son blog le 22 mai.

Une seconde coïncidence mérite d’être relevée, qui, elle, concerne directement la Santé au travail : dans sa réaction, qui est celle d’un homme justement indigné, le Docteur Badoux (qui est, rappelons-le, Président du Conseil Départemental de l’Ordre de la Nièvre) n’hésite pas à évoquer « la détresse morale » de son confrère et à mettre en cause son travail, à l’origine du burn-out « qui l’a conduit au geste fatal ».

Ce faisant, et il a raison de le faire si tel est bien le cas, il affiche publiquement un lien de causalité entre travail et santé, ce qui revient de fait à pointer la responsabilité de l’Employeur, dont il faut souligner qu’il a, vis-à-vis de ses préposés, une obligation de sécurité de résultat.

Si la réaction du Docteur Badoux est jugée normale, sans que cela justifie la moindre sanction à son égard, comment se fait-il que le Conseil de l’Ordre, dont il est lui-même un membre éminent, puisse donner l’impression, à travers un récent Communiqué, dans les contentieux en cours concernant trois Médecins du travail, les Docteurs Huez, Delpuech et Berneron, que ces derniers, dont le métier est précisément d’établir des liens entre le travail et la santé, auraient, eux, commis une faute en faisant connaître, par écrit, leur avis sur l’origine de la dégradation de la Santé de salariés dont ils assurent le suivi ?

En outre, tout en assortissant la question qui suit de tout le respect dû au Médecin de Nevers, à sa femme et à ses trois enfants, de la même façon que le Docteur Badoux se demande si « le suicide d’un médecin aurait(-il) moins d’importance que celui d’un employé de grandes entreprises nationales comme France Télécom ou Renault », n’est-on pas en droit de se demander si « la santé d’un salarié aurait moins d’importance que celle d’un médecin » ?

La réponse à cette double question est essentielle, en espérant qu’elle ne soit pas la répétition d’un principe connu de trop longue date, que justifierait uniquement ce qu’on appelle communément le “politiquement correct” : deux poids, deux mesures !

Gabriel Paillereau
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PS : est-il imaginable que l’Employeur du Médecin décédé, l’hôpital de Nevers en l’occurrence, porte plainte devant le Conseil de l’Ordre de la Nièvre contre… le Président dudit Conseil de l’Ordre pour avoir pointé du doigt le lien entre le travail et le burn-out “qui l’a conduit au geste fatal” ?

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