Santé au travail et Ergologie : le regard d’Yves Schwartz

Nous sommes aujourd’hui à quatre semaines du Colloque Regards croisés sur la Santé au travail, qui aura lieu le 29 novembre prochain à la Maison de la Chimie. Cette proximité me conduit à remettre “à la une” l’article d’une des personnalités invitées à ce Colloque, Yves Schwartz, auquel j’avais demandé, dès le mois d’avril, de préciser sa vision de la Santé au travail, en sa double qualité de Philosophe et d’Ergologue.

Gabriel Paillereau

Comment situez-vous la Santé au travail au regard de l’activité humaine ?

Voilà une trentaine d’années que je suis conduit à m’interroger sur le travail et plus généralement sur l’activité humaine, en coopération avec des protagonistes et des spécialistes les plus divers, dans des cadres universitaires, associatifs ou autres. J’ai aujourd’hui le sentiment que la question de la santé au travail serait notablement enrichie si on l’approchait selon une démarche qui pourrait se mouvoir entre deux pôles.

On les indique brièvement ici, quitte à les développer un peu plus longuement au cours du Colloque. Ce qui fait la continuité des approches entre ces deux pôles peut se résumer ainsi : dès lors que l’on s’interroge avec obstination et humilité sur toute activité industrieuse humaine, dès lors que l’on est disposé à se mettre en instruction de ce qui est en jeu en elle, on mesure mieux à quel degré, sous quelles formes elle engage la personne au travail. Le travail engage toujours une sorte de dramatique en nous-mêmes, qui se déploie à divers niveaux entre des choix qui nous sont parfaitement conscients et des micro-décisions plus ou moins enfouies dans nos corps.

Une telle posture pour approcher le travail va alors, on le comprend, nécessairement rencontrer ce qui est pour chacun d’entre nous vivre en santé. Traverser ces dramatiques, trancher dans ces débats, nous implique plus ou moins profondément, et nous conduit à des actes de travail dont le coût et la signification en termes de santé ne peuvent jamais être correctement anticipés.

Cette approche peut se décliner, de façon clairement opérationnelle, aussi bien à un niveau ou à un pôle, que l’on pourra appeler « micro », local, qu’à un niveau ou un pôle macroscopique, sociétal, nous interrogeant tous sur la manière de gouverner le travail humain. Toutes les formes d’intervention sur la santé au travail peuvent trouver place entre ces deux pôles.

Quelle distinction faites-vous entre risques professionnels et risques du travail ?

Cette distinction prend un sens opérationnel quand on approche une situation de travail au plus près de sa « dramatique » microscopique. Par convention, on peut appeler « risques professionnels » les risques pour la santé énonçables lorsqu’une situation de travail est analysée à partir de ses différentes composantes, donc anticipées et objectivées, indépendamment de personnes singulières au travail, sans prendre en compte les situations locales qui ne sont jamais intégralement standardisables. Ces risques professionnels peuvent donner lieu à des tableaux de maladies professionnelles (engageant le cas échéant des réparations juridiques), des « seuils limites d’exposition » selon la présence de tel ou tel produit dans le milieu, ils prennent en compte tel élément ou fonction du corps humain au travail susceptibles d’être lésés, ils peuvent en venir à désigner des situations ou des formes d’organisation pathogènes. Ils peuvent entraîner par exemple la négociation d’« Accords Nationaux Interprofessionnels » ou des directives et règles de prévention de niveaux divers. Une telle mobilisation sur les « risques professionnels » ainsi entendus doit être considérée comme faisant partie des acquis sociaux, des formes éminentes de « civilisation » du contrat de travail.

Mais par nécessité, ils ne peuvent prendre en compte la réalité de ce que nous avons nommé les « dramatiques » qui traversent toutes les activités industrieuses. Ce qui coûte dans le travail, ce qui fait son efficacité, ou son risque, ce n’est pas l’application pas à pas de règles et de normes proposées ou imposées par avance, c’est le « faire avec » ces normes, compte tenu de ce que l’on est comme personne singulière, et compte tenu des dimensions locales, des variabilités, des exigences, des risques connus ou suspectés, propres à la situation. Tout cela est « inanticipable » par ces normes, quelles qu’elles soient. Ce « faire avec », c’est le travail que nous produisons jour après jour, et ce sont ces « agir »-là qui peuvent être tout aussi bien, et souvent en même temps, une « politique » de promotion de notre santé et un ensemble de choix coûteux voire dangereux pour certaines dimensions de celle-ci.

Ce sont ces risques, non sans lien étroit, bien sûr, avec les risques professionnels, mais distincts de ceux-ci, que nous nommons « risques du travail ».

Peut-on parler de contradiction dans la relation argent/activité ?

Etendons cette approche du travail humain, dans nos sociétés marchandes et de droit, à sa dimension « sociétale » (macroscopique). Dans ces sociétés, la prestation industrieuse a comme contrepartie une rémunération monétaire. Ce gouvernement du travail est le résultat d’un processus historique dont on peut analyser les avantages en termes de souplesse, de mobilité stratégique, de liberté individuelle d’usage des contreparties de la prestation industrieuse. Mais il s’est en même temps développé sur la base d’une contradiction que nous subissons tous à divers degrés : il n’y a aucune cotation ou évaluation quantitative possible de ces processus « dramatiques », de ces micro-choix, et de leur coût en termes de santé, par lesquels les valeurs produites par le travail prennent une signification économique et sociale. Il n’y a pas commensurabilité entre la rémunération monétaire et le cœur de l’effectivité industrieuse. Sans doute personne ne sait aujourd’hui comment résoudre cette contradiction. Il n’empêche : on ne peut s’étonner que plus la marchandisation des activités sociales progresse, plus la réalité de l’agir industrieux est invisibilisé par le gouvernement de celle-ci au chiffre et à l’argent, plus le mal-être au travail se déploie dans nos sociétés.

Telle est notre conviction actuelle : pour enrichir notre regard et notre intervention sur les questions de la santé au travail, il est nécessaire  d’approfondir notre approche de la réalité du travail humain.

Yves Schwartz

Avril 2011

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Qui est Yves Schwartz ?

Yves Schwartz enseigne la philosophie à l’université de Provence. Il est membre de l’Institut Universitaire de France. D’abord spécialiste en histoire des sciences, des techniques, il a orienté ses recherches sur le travail, sur les problèmes épistémologiques et éthiques posés par la connaissance des activités industrieuses. Il dirige un centre d’enseignement et de recherche (Analyse Pluridisciplinaire des Situations de Travail) associant de façon originale chercheurs et acteurs de la vie économique et sociale.

Il est à l’origine du développement de l’approche « ergologique » du travail.

Il est l’auteur de très nombreux livres et articles depuis 1978, en France et à l’étranger, dans les domaines de la Philosophie et de l’Ergologie.

Le Département d’Ergologie de l’Université de Provence Aix-Marseille 1

Créé au sein de l’UFR « Civilisations et Humanités », le Département « Institut d’Ergologie » a pour ambition, tant au niveau de la recherche que de l’enseignement, de renouveler les modalités de transmission et d’élaboration des savoirs sur le travail et plus généralement sur l’ensemble des activités humaines. Issu d’un dispositif original, l’APST (Analyse pluridisciplinaire des situations de travail), le principe qui anime sa démarche est d’associer au sein du Département et de son réseau de collaborations nationales et internationales des universitaires de toutes origines disciplinaires et des acteurs de la vie économique et sociale de tous secteurs et de toutes qualifications.

Présentation extraite de la page d’accueil du site

http://sites.univ-provence.fr/ergolog/html/accueil.php/

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